Français Anglais Musée du compagnonnage à Tours
Musée du Compagnonnage
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Livres DVD

Voyage dans l'île de Moncontour

 Pierre Jourdain - 1997

 

Format 137 x 225 mm 359 pages Illustrations N&B

ISBN 2 901362 19 2

 

LES MEMOIRES D’UN COMPAGNON TAILLEUR DE PIERRE

Depuis Perdiguier au XIXe siècle, les compagnons aiment à témoigner de ce que fut leur parcours professionnel associé au Devoir qui lui donne du sens. Au XXe siècle, Pierre JOURDAIN est sans doute l’un des meilleurs auteurs, tant par la qualité du style que par la profondeur de ses réflexions. Tailleur de pierre issu d’une famille de « pierreux » de Vouvray, en Touraine, Pierre Jourdain a débuté dans le métier en janvier 1945, à Tours. Quatre ans plus tard, il est adopté aspirant par les compagnons du Devoir de Lyon puis travaille en carrière dans l’Ain. Le chantier du siège de la rue Littré, à Tours, le mobilise en 1953-1954, puis il part en Normandie, à Saint-Lô et à Rouen, où a commencé la restauration du palais de justice très endommagé par les bombardements. Il est reçu Honnête compagnon passant tailleur de pierre du Devoir à l’Ascension 1956, sous le nom de « La Volonté de Vouvray » . Un dramatique accident du travail met brutalement fin à son activité sur les chantiers en 1959. Il sera désormais commis d’architecte à Tours et travaillera  sans relâche durant les « trente glorieuses », la belle époque du bâtiment. Pierre Jourdain n’oubliera jamais son Devoir et mettra sa plume au service du journal « Compagnonnage » durant plusieurs années.

Ses Mémoires sont intitulées « Voyage dans l’île de Moncontour » : il s’agit d’un voyage intérieur, d’une méditation, du retour sur une existence bien remplie, accomplis durant ses promenades dans une île de la Loire à Vouvray. Le récit de sa vie se déroule chronologiquement, mais avec de constants retours sur les deux périodes déterminantes de son existence : l’enfance et l’engagement dans le Compagnonnage. Récit toujours empreint de sensibilité, d’un regard sur soi-même sans complaisance, d’une conscience aiguë de ses capacités et de ses faiblesses. Il évoque sans fard ses joies, ses doutes, ses découragements. Et toujours, il se réfère au Devoir pour tirer expérience de ses actes.  Rarement un compagnon ne s’est livré avec autant de sincérité et pourtant, jamais le lecteur ne ressent aucune impudeur à la lecture de ce témoignage.

Publié en 1997 par la Librairie du Compagnonnage, cet excellent livre est demeuré trop discret ; il a été suivi en 2010 d’un roman inspiré de faits réels : Dans l’abîme des eaux.

On appréciera le style et les pensées de l’auteur à la lecture des quelques extraits qui suivent.

La caisse à outils de son père.
Son père, qui avait commencé à tailler la pierre, avait été victime d’un accident de chantier à 14 ans, qui le rendit invalide. Il offre sa caisse à outils à son fils :
« Devant cette caisse, à genoux, je méditai. Mon père m’avait tant de fois vanté les attraits de ce métier de tailleur de pierre que, sans rien en connaître, je l’aimais déjà. Il m’avait décrit le plaisir que l’on peut retirer à transformer la matière et, à partir d’un bloc informe, tiré des entrailles de la terre, à réaliser un morceau d’entablement, un jambage, un claveau, une clef de voûte, un chapiteau mouluré… Il m’avait appris la fierté que l’on ressent le soir lorsque, fatigué par la longue journée, on admire malgré soi son ouvrage et le plaisir que l’on ressent à ranger les outils dans sa caisse ou celui de les affûter après la débauche pour ne pas perdre son temps le lendemain… Il m’avait appris tant de choses, mon père… Eh bien oui, c’est décidé, je serai tailleur de pierre. »

La dure expérience du bouchardage.
« Tout heureux, j’attrape la boucharde et je me mets à frapper la sous-face du balcon pour enlever toute cette crasse noire, afin que la pierre retrouve sa blancheur dorée d’origine.
- Attention ! … Tu fais des trous ! Frappe bien à plat, pas de travers… Elle a soixante-quatre dents la boucharde. Tu dois les user toutes en même temps… Hé ! … Tu comprends ?
- Oui, M’s…
- Allez, je reviendrai tout à l’heure.
Alors je me remets à frapper, en faisant bien attention que toutes les pointes des dents d’acier touchent en même temps cette crasse de quelques millimètres d’épaisseur. Mais après quelques minutes, je m’arrête, les bras en compote et les yeux pleins d’aiguilles.
Mais je reprends l’outil… Dix coups, vingt coups… vingt-cinq coups… Je n’aurais jamais cru que cet outil de deux kilos puisse devenir si pesant.
Et puis, à force de me frotter les paupières pour essayer de chasser les petits éclats de pierre dure de Pont-Levoy qui semblent s’y être piqués, j’ai les yeux en feu.
Trente… Trente-cinq coups… J’arrête. Et je reprends. Trente coups… Je n’en peux plus. Je m’assieds sur la caisse, les bras brisés, les paupières en feu.
J’entends Edmond qui fait crisser son chemin de fer, là-haut, au dernier plancher. Et puis, je n’entends plus ce bruit mais j’aperçois l’échelle qui oscille et Edmond qui apparaît avec son visage lunaire de Pierrot enfariné.
- Alors ! … Tu travailles assis ? Hein ? Qu’est-ce que tu fais ? Tu veux devenir tailleur de pierre, assis sur une caisse ? Hein ?
- J’ai plein de poussière dans les yeux, et… je ne voyais plus rien… alors…
- Alors… alors quoi ? Hein ? Tu t’es frotté les yeux… hein ?
- Ben… oui…
- Ben, oui… Imbécile ! Il ne faut jamais se toucher les yeux au ravalement, jamais, tu entends… jamais ! Tu laisses la poussière tranquille. La poussière, au ravalement, c’est le principal du programme. Il faut laisser les yeux faire le travail eux-mêmes… Les larmes sont faites pour ça… et pour quelques autres choses aussi, ajoute-t-il plus bas.  Allez, remue-toi un peu. Si le patron vient à passer et qu’il te vois assis sur ta caisse, crois-moi, tu auras de l’augmentation ! Allez, ouste ! Et puis, je te le répète une dernière fois : ne fais pas de trou, nom de Dieu ! Tu comprends ou pas ?
Alors, m’essuyant quand même les paupières d’un revers de manche, je reprends la boucharde et je frappe ce plafond en pierre.
Bong, bong, bong, bong… J’arrive à trente coups sans m’arrêter.
Ce soir, je ne sais plus si mes bras sont cassés ou si des couteaux se trouvent plantés dedans ! »

Fissures de la pierre, fissures des hommes…
Un dommage a été provoqué lors de la construction du siège des compagnons du Devoir, à Tours, en 1953. Pierre Jourdain transpose l’évènement au plan moral :

« Après la corniche, nous posons tous les deux les lucarnes. Et, comme il ne s’en est pas mal tiré pour ficher les pierres d’entablement, je laisse mon aide ficher les piédroits des trois lucarnes. Hélas ! je ne me suis pas aperçu qu’il avait très consciencieusement bourré à refus les entailles des bases des lucarnes qui recevaient les abouts des pièces de bois de la charpente. Toutes posées avec leur fronton, je vois avec horreur, un beau matin, une superbe fissure se former dans chaque jambage ! Le bois gonflé de l’eau de mortier a fait éclater les pierres des piédroits.
Je suis affolé et j’entreprends de tout démonter pour remplacer les pierres éclatées. Le Compagnon Pagerie m’en dissuade, et d’un ton sans réplique :
- Nous n’avons plus le temps, nous commençons la réfection de la couverture dès demain. Il fallait faire attention à votre ouvrage, la Coterie.
Vous en verrez d’autres, des fissures, et vos lucarnes ne dégringoleront pas pour cela.
En effet, dans le cours de mon existence, j’en vis d’autres… Des fissures de toutes sortes, dans les pierres et dans les sociétés. Dans les familles, dans les équipes successives de toutes classes… J’en ressentis dans ma chair et dans mon cœur aussi…
Cependant, rien de tout cela ne s’écroula. »

 

Référence : 120211

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